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L’essai du jour

La palabre hier et aujourd’hui - de la prise de parole autorisée (3)

La palabre hier et aujourd’hui

mardi 27 mai 2014, par Doszen

Le livre est le vecteur de la Parole d’une culture, le roman notamment a forgé non seulement l’Europe et sa vision du monde, mais aussi l’Afrique moderne car nos élites, depuis les colonisations et même les périodes de l’esclavage ont été nourri à la mamelle des littératures occidentales.

Le droit à la parole, donc au pouvoir, est chahuté par les bouleversements culturels dû à la colonisation


 


Chez les Ibos, encore une fois, les "esclaves" ou plutôt les hommes pris en servage dans un clan (suite à une guerre ou le remboursement d’une dette) n’avait pas droit à la parole lors des discussions importantes du clan. Comme on le voit dans "La dot" de Buchi Emecheta, l’arrivée des colons, qui ont changé la structure des sociétés, a complètement changé la donne.

Extrait  :

"L’école, c’était l’endroit où on envoyait les esclaves de la famille, disait-ils à leur père d’un ton méprisant ; ce n’était pas un endroit pour les enfants d’un homme libre.
[…] dans les temps anciens, on y envoyait les esclaves simplement pour calmer le courroux des missionnaires blancs ; mais l’avenir devait montrer que ce furent ces mêmes esclaves instruits qui finirent par occuper les postes clefs. Les mêmes gens que l’on employait pour enterrer les hommes libres et que l’on enterrait vivants avec eux avaient maintenant tellement d’argent et de pouvoir que l’on n’oserait pas leur jeter à la figure qu’ils étaient descendants d’esclave" (La dot – page 107)

Donc, la Palabre elle-même a changé car ceux qui détiennent désormais le pouvoir ont changé. Ceux qui sont juges, chefs de quartier, magistrats, maires, sont ceux qui traditionnellement tranchaient et décidaient et sont désormais ceux qui étaient à la place la plus basse de la société, ceux qui n’avaient pas la Parole. La mainmise des anciens, des ndichies, s’est désagrégée au profit des moins-que-riens. Le personnage de Ikemefuna du "Things fall appart" qui prendrait le dessus sur les ndichies… Tout s’effondre.


 

Au-delà de la Palabre, les hommes de la Parole : les griots


 

Quelques-uns des noms qui leurs sont donnés : Le Djéli (Mandingues), le Nzonzi (Kongo), le Guéwël (Wolof).

Dans certains contextes particuliers, il est besoin de faire appel à des gens dont le rôle est de faire – mieux – passer les messages. Ils interviennent aussi bien en tant qu’avocat pour vous défendre devant un tribunal traditionnel, un intermédiaire qui prendra la parole lors d’une cérémonie de mariage, pour accueillir dignement des visiteurs VIP, que pour louer les haut-faits d’un défunt ou d’un chef (guerrier) à qui on doit honneur.

Dans la vraie vie j’ai eu l’insigne honneur de faire le Nzonzi à l’occasion d’un mariage coutumier. J’ai servi de porte-parole au futur fiancé quand il s’est agi d’aller officiellement "fermer la parcelle" de sa future épouse, de servir de négociateur pour la dot et d’être celui qui offre les présents. Durant toute la cérémonie, le mari n’a pas la parole, sa famille n’a pas la parole, de même du côté de la future belle-famille qui reçoit. La charge de la parole est donnée aux deux Nzonzis qui représentent les deux familles. Chaque fois qu’une concertation est nécessaire, la famille se retire dans un coin, transmet sa parole au Nzonzi qui seul à voix au chapitre.

La pression est grande sur les épaules des Nzonzi qui doivent rivaliser de malice dans l’utilisation de la Parole. Multiplier les marques de respects tout en faisant preuve de diplomatie, de fermeté mais surtout de brio dans la palabre.

J’ai également dû donner ma Parole à un autre dans le cadre d’un conflit familiale, et dans ce cas là également, ce n’est – croyez-moi – pas une sinécure. Imaginez-vous dans une assemblée nombreuse, les deux clans familiaux réunies, vous êtes l’objet du conflit et vous êtes "l’enfant" quel que soit votre âge, et donc vous n’avez pas le droit de parler en face des plus âgés, sauf si exceptionnellement la parole vous est donnée. Vous devez donc passer par votre Nzonzi qui dans ce cas-là, est en même temps votre porte-parole, votre avocat mais se doit aussi d’être le conciliateur. Vous pourrez bouillir de toute votre colère devant les échanges longs, remplis de mots creux, de menaces voilées, de rodomontades, mais vous devrez attendre que le Nzonzi demande la permission de "se retirer avec la famille" pour vous exprimer . L’impuissance de celui à qui on a retiré la Parole. Et il arrive que le Nzonzi "démissionne" s’il estime qu’il ne peut plus remplir son rôle, si vous tentez de lui reprendre la Parole, comme ce fut mon cas.

Pour revenir à la littérature, dans son "Al Capone le Malien", l’auteur d’origine togolaise Sami Tchak met en avant aussi bien le griot traditionnel, loué dans les cultures africaines, à travers le personnage de Namane Kouyaté, que la version moderne de ces maitres de la parole au travers de Donatien Koagné.

Namane Kouyaté, descendant d’une grande lignée des Kouyaté à qui le grand roi Soumaoro Kanté a confié la garde du Sosso-bala, le balafon sacré. Sami Tchak le fait s’exprimer avec l’art des maitres de la parole, nous rappelant que la Palabre n’est pas simplement une transmission de l’information, mais comme chez les Ibos ("Le monde s’effondre"), un art de la Parole.

Extrait  :

"Une fois qu’il s’est assis sur la chaise en face de moi, je lui ai demandé s’il avait bien dormi. « Aucun cauchemar n’a arrêté mon esprit dans son beau voyage. »"

Donatien Koagné, lui, n’utilise pas l’art de la métaphore mais utilise la Parole comme un outil pour emprisonner son interlocuteur dans le sillage de son charisme. Usant du pouvoir des mots, ce feyman réussi à emberlificoter toute une palanquée de personnages hauts en couleur allant de la reine Sidonie à la fantasque Binetou Fall, les politiques Charles Ngabeu et Frédéric Nwambeben, l’énigmatique Fanta Diallo ou L’homme sans qualité René Cherin.

 

Les "Palabres autour des arts" et la revendication de la parole aux auteurs des Afriques


 

Je suis auteur de trois romans et d’un recueil de nouvelles et je suis venu à me poser la question de la prise de la Parole quand je me suis heurté au mur de l’invisibilité derrière lequel de nombreux auteurs d’origine africaine se trouvent relégué. Je marque bien d’origine africaine, et non pas Noir, car la problématique de la visibilité des auteurs n’est pas – seulement – liée à leur couleur de peau, mais bien à leur origine géographique. Cette réflexion ne digressera pas sur les questions du lectorat, des stratégies éditoriales ou encore sur les notions, chères à Sami Tchak, de surface et densité de réception des romans africains. Pour cela, je vous renvoie aux vidéos des "Université Populaire des littératures des Afriques" notamment à l’intervention de Sami Tchak sur l’engagement des artistesainsi que l’échange entre les auteurs Frankito, Ali Chibani et moi-même sur les questions des clichés et de la marginalité.

La réalité d’un – jeune – auteur d’origine africaine m’a donc poussé à mettre entre parenthèse ma casquette d’auteur et à prendre celle de promoteur de ma littérature que l’occident, mais aussi l’Afrique, ne semblait pas vouloir entendre. Il nous fallait conquérir notre droit à la parole, notre voix au chapitre "littérature" des arts du monde. Pour cela, nous avons commencé petit, à la base, avec des personnes motivées et de bonne volonté. Nous avons commencé par la base : lire nous-même les auteurs des Afriques et ensuite prendre la parole devant d’autres pour leur faire connaitre les œuvres que nous découvrions tous les mois.

Le livre est le vecteur de la Parole d’une culture, le roman notamment a forgé non seulement l’Europe et sa vision du monde, mais aussi l’Afrique moderne car nos élites, depuis les colonisations et même les périodes de l’esclavage ont été nourri à la mamelle des littératures occidentales. Il n’est pas question de juger en positif ou non l’influence de la vision de la société de Voltaire ou Rousseau, de la notion du romantisme de Rimbaud ou de Madame de Staël etc… mais il est évident que l’absence de la Parole des cultures africaines dans l’imaginaire romanesque mondial est préjudiciable à la connaissance des cultures africaines et donc à leur transformation. Nous ne pouvons transformer nos cultures au contact de celle des autres si ces autres, et nous-même en fait, ne connaissons pas, ne comprenons pas, la vision du monde qu’ont les africains.

Les "Palabres autour des arts" sont donc une façon de donner la parole à des lecteurs – avant tout – qui avec une liberté totale et une subjectivité assumée s’expriment sur les textes des auteurs africains en enjoignant toujours les autres à découvrir ces œuvres. Les palabres donnent également la parole à des auteurs populaires, moins connus, matures, plus jeunes, afin qu’ils fassent découvrir au lectorat soit leur parcours d’écrivains soit une œuvre particulière à travers laquelle ils expriment une certaine vision du monde.

Nous terminons toujours ces soirées-rencontres par une discussion générale que nous appelons "Piment dans la bouche des palabreurs" car il s’agit là de donner à la parole à tous et à toutes, de remettre, quelque part, au peuple le pouvoir en le faisant participer à la Palabre autour d’un thème choisi.

L’Afrique a besoin de s’exprimer, les africains ont besoin de prendre la Palabre à leur compte partout où ils se trouvent et la dernière partie des "Palabres autour des arts", où le pouvoir leur est donné sans le carcan d’une expertise littéraire quelconque est, en fait, la racine la plus forte qui tient debout ce qui est devenu notre arbre à palabre.

Et, surtout, n’oubliez pas ;

Lire blesse les préjugés, soigne la méconnaissance et fait s’aérer l’esprit.


C’est de moi :-)



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