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JET D’ENCRE

L’ethnologue et le sage - L’espoir en la rencontre

Sami TCHAK

jeudi 2 janvier 2014, par Doszen

Il y a des lectures qui vous rencontrent plein d’espoir et des projets qui vous rendent fou d’espoir, cet "ethnologue et le sage" (édition Odette Maganga, 2013) de l’auteur togolais Sami Tchak devait remplir la double attente. L’éditeur et l’auteur étaient chacun l’objet d’espoirs immenses.

L’espoir de lecture tout d’abord.

L’envie furieuse de plonger de le nouvel opus de cet auteur dont je sais la férocité de l’écriture ("Place de fête"), la violence de la dénonciation sociale ("Le paradis de chiots"), la maestria dans l’exaltation de l’oralité ("Al Capone le Malien") ou encore le regard impudique sur la sexualité ("Filles de mexico"). Le lecteur que je suis était donc en attente de tout et d’un je-ne-sais-quoi de magique. J’ai donc plongé dans la lecture avec la bave aux lèvres.

Je me suis retrouvé dans les pas de Maurice Boyer qui foule de ses pieds de sociologue le sol de Tèdi "petit village de moins de cent habitants répartis, selon leurs liens de famille et leurs clans, dans quelques concessions".
A travers ses yeux nous rencontrons Wouro Tou, le chef du village, ses épouses, ses maitresses. Nous rencontrons des personnages aussi particuliers que Amama qui "faisait partie de la minorité des épouses de Wouro Tou qui utilisaient des produits chimiques pour se dépigmenter juste le visage, alors qu’elle avait le teint naturellement assez clair ". L’imam Salifou qui, rejetant une vie de privilège, se retire dans le village perdu de Tèdi pour servir de guide spirituel aux paysans.

"(Wouro Tou) À mon arrivée à Tèdi, il avait déjà plus de soixante ans, mais il conservait une énergie que même les jeunes lui enviaient. Il marchait souvent pieds nus, à une allure insoutenable pour n’importe qui d’autre. On racontait que quand il était jeune, il avait poursuivi une antilope, lors d’une battue, pour l’attraper comme s’il s’était agi du mouton de son père."

Nous rencontrons tout un ensemble d’habitants de ce petit village devenu le théâtre de l’étude ethnologique de l’auteur occidental qui s’est assigné comme mission de montrer une part de l’humanité de ces peuples inconnus en Europe. De son immersion totale dans la vie des villageois, il nous livre des portraits savoureux des personnages du village, des rites en tout genre. De la façon de régler les contentieux - comme avec cette femme obligé de voler des ignames dans le champs de son fils - à des choses plus anecdotiques comme la langue de vipère d’une coépouse chantant le cocufiage de son époux.

« L’infatigable pilon pile, pile, pile, mais pile dans le mortier plein d’eau, d’eau, d’eau. Et ça fait des bruits de poissons qui s’ébattent dans une flaque d’eau, d’eau, d’eau. Couchée sur ma natte, natte, natte, l’eau du mortier m’a éclaboussée, éclaboussée, éclaboussée. Sa favorite est un mortier où tous les pilons du village entrent, nagent, entrent, nagent, entrent, nagent. Tout le monde nage dedans, dedans, dedans. Et lui il croit être le seul à y baigner son serpent aveugle, aveugle, aveugle. »

Cette vie au milieu des Tèdien va, bien sûr, avoir des soubresauts plus ou moins tragiques car un ethnologue, même férocement habité par l’idée de neutralité, peut-il côtoyer une autre culture, d’autres mœurs et s’empêcher d’avoir sur eux un regard conditionné par sa propre éducation ? Évidemment que non, sinon Sami Tchak n’aurait pas eu l’occasion de nous conter ce "choc des cultures" qui va finalement valoir à notre occidental une part de la sagesse des Tèdien.

Ce court récit (128 page) bien que conté d’une écriture fluide, bien que plaisant à lire, bien que rempli d’un humour certain, bien que nous livrant les fulgurances de sagesse que nous avons déjà pu rencontrer dans "Al Capone le Malien" par exemple… me laissant pourtant un sentiment mitigé. Un peu comme quand on a pris une rasade de Schweppes Tonic frais, que le passage dans votre gorge du liquide frais vous a procuré une sensation de bonheur intense (surtout si vous avez pensé à la rondelle de citron dans le verre) et que, une fois avalée, il ne vous reste qu’une sensation légèrement amère dans la bouche et une furieuse envie d’en reprendre une gorgée pour revivre l’expérience magique de la déglutition.
Bref, cet " ethnologue et le sage " commet le péché d’être trop court. Juste au moment où on a l’impression que les choses s’emballent, notamment quand le Maurice Boyer est convoqué pour son procès, du changement que créé la perte de la foi en l’Imam, de son rapport à sa propre science qui impact les peuples observés, mais aussi l’observateur… et rien. Le roman se termine comme si on avait abordé l’autoroute du soleil et que l’on se retrouvait dans l’impasse d’une résidence HLM du 91. Bien sûr, la fin est morale et un peu inattendu, mais elle semble arriver trop vite, trop brutalement alors que nous commencions à peine à nous lover confortablement dans l’histoire.
Alors, Sami Tchak aurait-il dû écourter les descriptions de l’environnement, les présentations des Tèdiens, les références sociologiques ? Je n’ai pas encore fait ma religion sur ceS pointS-là, toujours est-il que j’ai la sensation que ce roman, qui se "contente", d’être sympathique aurait pu être magnifique si la partie "dynamique" du récit avait pris plus de place, avait été plus développée.

Espoir dans le projet éditorial

Outre les aspects littéraires du projet, j’étais rempli d’enthousiasme quand je me suis rendu compte que le grand auteur qu’est Sami Tchak s’était associé à une maison d’édition africaine, basée en Afrique et publiant pour un public résidant en Afrique. J’étais fou de joie car, comme le dit l’auteur également, la littérature africaine ne touche que trop rarement ceux à qui elle est censée être destinée. Par manque d’infrastructure, d’organisation ou simplement d’intérêt de la part des autorités, le livre est une denrée de luxe, dont le prix exclu le plus souvent la grande masse des populations. Alors, avoir un éditeur local qui se charge de rapprocher la livre du lecteur était pour moi une découverte quasi orgasmique.

Hélas, trois fois hélas.

J’ai par curiosité voulu en savoir un peu plus sur les Éditions Odette Maganga, basée à Libreville au Gabon, et mon excitation est retombée comme un soufflet. Être basée au Gabon avoir pour potentiel public une population dont le salaire des fonctionnaires tourne autour de 230 euros par mois et leur proposer des livres coutant 15 ou même 27 € !! C’est une honte.
Jetez un œil sur le barème des prix des livres (http://editionsodem.com/catalogue.php?liste=4), ils sont même plus chers qu’en France !
Alors, je ne sais pas quel est le business-model de l’édition au Gabon, je ne connais ni les contraintes fiscales, ni les réalités économiques de l’environnement Gabonais, mais une chose est sûre, ce n’est pas avec ce type de projet que l’on pourra populariser les littératures africaines et réussir à faire gagner aux auteurs africains ce que Sami Tchak a appelé "la surface de réception" et la "densité de réception" des œuvres auprès de leur public premier.



"L’ethnologue et le sage"

Sami Tchak

Édition Odette Maganga, 2013

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