Les seules limites sont celles que nous nous imposons

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JET D’ENCRE

Les belles endormies - Désirs de rêve

Yasunari Kawabata

jeudi 24 avril 2014, par Doszen

Il nous emporte par son écriture fait de fluidité et de langueur poétique, et nous garde dans mille questions – quoi ? Pourquoi ? – qui nous scotchent au récit. Nous sommes avec Eguchi, nous voyons sa vie à travers ses yeux, nous marchons dans ses pas dans cette chambre où il faut maitriser ses plus bas instincts.

Les belles endormies de Yasunari Kawabata. Une lecture bizarre. Non, ce n’est pas le mot. "Bizarre" est en même temps trop limité et trop vague pour correspondre à cette lecture. A ce récit plutôt qu’à cette lecture car la lecture, elle, fut en tout point positive. Je dis "positive" parce que je ne trouve pas d’autres mots. Je ne pourrai pas dire "magnifique", ce n’est pas l’impression que ça m’a fait. "Magnifique" serait exagéré tout en étant presque vrai. Je sais, je ne suis pas très clair dans mes sentiments d’après plongée dans le monde de Yasunari Kawabata.

« La pensée qu’il se pouvait qu’elle fût pour lui sa dernière femme jeune la lui avait rendue inoubliable, mais peut-être elle non plus n’avait-elle oublié le vieil Eguchi. Sans qu’ils eussent été profondément blessés ni l’un ni l’autre, et dussent-ils en garder le secret toute leur vie, ni l’un ni l’autre sans doute n’oublieraient jamais. »

En fait, je me rends compte en matérialisant mes sentiments chamboulés que je suis – presque – dans le même état de confusion que le vieil Eguchi, le personnage principal de ce court roman qu’est "Les belles endormies". Je n’ai pas, moi, l’excuse de Eguchi d’avoir été entrainé dans cet hôtel de passe particulier par son vieil ami Kiga. Hôtel de passé ais-dit ? Oh mon Dieu… ! Quelle bêtise que l’utilisation de ce mot pour un endroit où des vieillards – c’est bien comme cela qu’ils sont présentés – viennent dormir avec de jeunes et jolies femmes – vierges qui plus est – que l’on a préalablement artificiellement endormies. Bon, je m’emmêle les pinceaux et c’est vous que je vais perdre. Prenons exemples de l’atmosphère de ce roman qui dégage une impression de calme et de sérénité que mon imaginaire attache bien volontiers à la zénitude nippone. Résumons en peu de mots ce récit.

« Cependant, que lui importait qu’elle eût des jambes bien faites ? Qu’importait à un vieillard de soixante-sept ans, surtout s’agissant d’une fille pour une seule nuit, qu’elle fût intelligente ou sotte, que son éducation eût été soignée ou négligée ? A présent, était-il question d’autre chose que de passer les mains sur son corps ? Et de plus, la fille avait été endormie : n’ignorait-elle pas que cette lui, Eguchi, un vieux décati, qui la frôlait ? Demain, elle l’ignorerait toujours. N’était-elle pas exactement un jouet, une victime offerte ? »

Eguchi est un vieil homme de soixante-sept ans qui par curiosité – dans un premier temps – va passer la nuit, et véritablement dormir, aux côtés de jeunes filles à peine post-pubert. Cet "hôtel de passe" d’un nouveau genre, à la clientèle exclusivement du troisième âge, va permettre à Eguchi, nuit après nuit, de revivre aux côtés de ces jeunes naïades, des épisodes amoureux de sa vie. La moindre chose dans l’observation de ces corps langoureusement endormis réveille des souvenirs plus ou moins enfouis dans le cerveau de l’homme qui est à l’automne de sa vie. Le cil légèrement relevé de celle-là, les soupirs douloureux de celle-ci, le galbe charnu de la jambe de cette dernière… tout est prétexte à un retour dans le passé.

« Il était étrange malgré tout que, parmi les "Belles endormies", ce fût la petite apprentie qui eût, en ce moment, suscité chez le vieillard le souvenir distinct de la femme de Kôbe. Il rouvrit les yeux. Du doigt, il caressa doucement les cils de la fillette. Elle fonça les sourcils, et comme elle détournait le visage, ses lèvres s’écartèrent. La langue, collée à la mâchoire inférieure, était contractée, comme enfoncée au fond de la bouche. »

Le merveilleux dans ce récit est, sans aucun doute, la performance de l’auteur qui nous fait entrer dans un univers quasi magique sous un prétexte – dormir avec des filles endormies – aussi particulier que l’est l’hôtesse des lieux, et il nous y piège. Le début du livre m’est pourtant paru fastidieux à la lecture car l’auteur est extrême descriptif et n’est pas avare de détails. Les adeptes de lectures plus dynamique et direct pourraient céder à l’impatience et faire voltiger les pages ; n’en faites rien ! Kawabata est un artiste-écrivain qui vous dit mille choses en nous plongeant dans la description d’une chambre ou en détaillant l’allée dallée encombrée de feuilles mouillées. Il nous emporte par son écriture fait de fluidité et de langueur poétique, et nous garde dans mille questions – quoi ? Pourquoi ? – qui nous scotchent au récit. Nous sommes avec Eguchi, nous voyons sa vie à travers ses yeux, nous marchons dans ses pas dans cette chambre où il faut maitriser ses plus bas instincts. Nous entrons dans cette aventure où l’on se questionne sur les limites que l’on se met à soi-même quand aucune ne nous est réellement imposée. Jusqu’où peut-on aller quand on a le pouvoir sur quelqu’un ? Jusqu’à quel point peut-on faire une confiance aveuglée par un sommeil profond ?


"Les belles endormies"
de Yasunari Kawabata, en 120 pages, vous feront vivre une aventure de lecture particulière. Du moins, c’est ainsi que le lecteur que je suis l’a vécu. Je suis sorti de mes zones de confort littéraire pour aller vers une écriture qui m’était étrangère et j’en ressors avec un imaginaire enrichi de mille magnifiques tableaux de belles endormies.


"Les belles endormies"

Yasunari Kawabata

Éditions Albin Michel, Le livre de Poche, 1970


Voir en ligne : Fiche Wikipédia de Yasunari Kawabata

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