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Jet d’encre

« Lettre d’un mbenguiste à sa mère » de Kuate Christian

mercredi 17 janvier 2018, par Doszen

« Ce livre est une lettre que l’auteur écrit à celle qui lui a donné la vie. À travers cette lettre, on lit le regret d’un Fils qui, parti en Occident, voudrait renouer avec le père qui, malheureusement n’est plus là. En même temps, avec des mots singuliers, il invite sa mère à se réapproprier son pouvoir maternel en se faisant mère, car c’est désormais elle qui doit guider la famille. Cette lettre est aussi un éveil de conscience à l’égard du mythe occidental qui envoûte beaucoup de jeunes issus de l’Afrique subsaharienne. L’auteur rappelle que le souvenir de la colonisation, bien souvent trop présent, à travers le racisme, peut être un véritable frein pour l’épanouissement des jeunes immigrés ou des Locaux. »

Éditeur

Je me suis fait avoir par l’auteur… ou par l’éditeur… je ne sais pas lequel des deux est responsable, mais je me suis fait avoir. Je m’attendais à un roman ou, à la limite, à un récit auto-fiction qui est, souvent, la première des productions – publiées ou non – des auteurs venus du continent. Cette « Lettre d’un mbenguiste à sa mère » n’est ni l’un ni l’autre. Est-ce alors déceptif ? Un peu.


Un peu parce que l’écriture de ce roman n’a absolument pas déçu. Christian Kuate a une narration fluide et une agréable écriture. Elle est classique sans être banale et, surtout, elle n’abuse pas de camerounismes et autres africanismes qui camouflent, très souvent, des insuffisances littéraires. Christian Kuate écrit bien et nous donne l’envie de continuer à le lire.
Le fond de l‘histoire également, du moins au début, était prometteur. Bien que les atermoiements pleurnichards du début soient particulièrement longs – trop longs – on est dans l’expectative devant ce conflit parents/enfant dans lequel l’auteur nous amène. Cette guerre larvée entre ce jeune garçon hyper-turbulent et son père surtout est un angle que les littératures africaines n’ont que trop peu abordé. Quoi que. Souleyman Elgas avec son « Un Dieu et des mœurs » ne fait pas de cadeau à son père, mouillé jusqu’aux doigts dans cette politique des africains qui ne permet pas l’élévation des peuples. William Sassine et son « Jeune homme des sables » aborde aussi ce contentieux politique, philosophique, entre un fils et un père. La violence des rapports entre le fils et le père dans le « Place des fêtes » de Sami Tchak, elle, est d’un niveau bien au-dessus. Bref, l’analyser et aller au tréfonds des rapports parentaux semblaient être l’orientation de ce récit et c’était assez excitant.
Hélas.
Hélas, ces promesses ont tenu, environ, 50 pages. 50 pages pour décrire la réception, brutale, par un fils immigré – près d’une dizaine d’année – de la nouvelle du décès de son père. 50 pages de douleur, de ressassement de la distance qu’il a installé avec sa famille au point que sa mère ne lui envoie qu’un simple sms pour lui annoncer la mort de son père) et exprimer les regrets éternels. 50 pages puis… le livre bascule dans un essaie d’opinion.

Pendant plus des deux tiers du livre, l’auteur nous parle d’immigration, de la vie de l’immigré, des difficultés de l’étudiant immigré. L’auteur crache sa rage, sa rancœur, il tape sur tous ; l’Europe, l’Afrique, ses collègues, ses amis immigrés. Il enchaine les anecdotes les plus durs, les plus rabaissantes du quotidien des immigrés – principalement en Italie mais d’autres territoires se reconnaitront – et toutes les compromissions qu’ils sont prêt à faire pour survivre. La « Lettre d’un mbenguiste à sa mère » prend la forme d’un long courrier où le personnage met ses tripes sur la table et hurle sa douleur, son mal être, son mal vivre. Jusqu’à plus soif. Mais surtout jusqu’à l’écœurement.
C’est bien là le sentiment que l’on a quand on lit ces pages et ces pages de colère ; un trop plein. On a l’impression que les pages ont servi d’exutoire et que le robinet s’est ouvert sans que l’éditeur pense à y mettre un mitigeur. Les maux se déversent en cascades, en torrents ; sans contrôle. L’auteur brasse tout, tous les sujets dans un brouhaha et un désordre qui étourdit. Alors chacun des sujets abordés, chacune des anecdotes racontées a son importance, son intérêt ; mais faire comme ça une liste à la Prévert de tous les malheurs des étudiants immigrés en Europe ça ne fait pas de la littérature ; c’est une confession, une psychothérapie et les pages ne servent que de réceptacle ; confessionnal ou fauteuil, à votre choix.

La faiblesse de ce livre réside là ; dans son trop plein et dans le trop « dire ». Sans que cela ne soit porté par une vraie histoire car l’auteur semble avoir perdu son désir de raconter une histoire qui tienne le lecteur, préférant transformer son livre ne tribune.
Bien sûr, le récit revient, autour de la 170ème page et l’auteur parle de ses amours. Mais trop tard pour que l’on ait pas perdu le fil et surtout ; en soulevant des questions que la narration n’aide pas à éclaircir : le gamin ado qui part du Cameroun n’aime pas sa copine – petite, mastoque et moche, mais tellement gentille… - et fait son maximum pour la fuir, avant que, 10 ans plus tard, face à une déception amoureuse avec une vietnamienne, il se découvre des sentiments à rebours pour elle et se met à pourfendre les amours mixtes de cultures. L’exploration de ce phase réellement dépressive – que nous avons tous connus, étudiants immigrés en situation de dead-end complet – aurait mérité plus d’attention de la part de l’auteur.

Autant je trouve chroniquer un livre pour « dire  » à l’auteur ce qu’il aurait dû écrire c’est faire preuve d’une vanité et d’une pédance mortelle ; autant je ne peux me départi de ce sentiment que le potentiel de qualité d’écriture de cet auteur est absolument desservi par, non pas le sujet, mais la façon e l’aborder. Des centaines d’auteurs ont narré ces vies d’immigrés en Europe et d’autres continueront à le faire. Et pour aborder ces thèmes très tartes à la crème pour nous lecteurs des littératures des Afriques il faut faire preuve d’une originalité folle (« Le bâtiment A », recueil de nouvelle de Marien Fauney Ngombé est, dans sa construction, très intéressante) ou d’un talent assez exceptionnel (Mohamed Mbougar Sarr qui s’attaque à la question de l’immigration dans « Silence du Chœur »). Dans cette lettre, l’auteur manque cruellement d’originalité et la – bonne – qualité de son écriture ne sauve pas l’ensemble.

Mais, hormis tout cela, je me suis souvent vu en accord avec les positions que l’auteur exprime dans ce livre (sauf le truc sur les couples mixtes et deux ou trois machins qui mériteraient que l’on poursuive la discussion autour d’un poulet DG arrosé de bières) et, sur l’essai d’opinion, je vous invite à découvrir les prises de position de ce jeune intellectuel qui en a gros sur le cœur.


"Lettre d’un Mbenguiste à sa mère"

Christian Kuate

La Doxa Éditions

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