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JET D’ENCRE

Si d’aimer... - pour renaitre de ses failles

Hemley Boum

mardi 20 mai 2014, par Doszen

"Ma vie n’est pas un roman. C’est une longue chaîne de négociation avec moi-même, de colmatage de brèches et de petites satisfactions. Ma mère, mon métier de médecin, mes amis, mes hommes, mon refus du mariage et de la maternité. J’avance comme je peux, j’essaie de ne pas trop regarder en arrière, je suis seule à connaitre le prix de mes choix et de mes désistements."

J’ai lu "Si d’aimer..." (éditions La Cheminante, 2012) de Hemley Boum un peu par hasard, en me souvenant d’une rapide recommandation faite par un ami, et me trouvant chez mon libraire préféré je l’ai commandé. Il a traîné un peu sur mes étagères avant que je ne l’ouvre et que je sois aspiré littéralement dans ce livre. Les lectures chocs ne sont pas si fréquentes, celle-la en fut une.
Cependant, je ne savais pas par quel bout prendre la chronique de ce livre. Je n’arrivais pas à décanter en moi l’émotion et les sentiments contradictoires qu’ont provoqué l’auteur camerounais. Je me disais que la chronique potentiel de ce livre irait rejoindre celles qui gisent au cimetière des éléphants de mon cerveau, en compagnie des "American Prophet" (Paul Beatty), "Blessé" (Percival Everett) ou autre "Chroniques abyssiniennes" (Moses Isegawa) ; livres dont les lectures m’ont époustouflé au point de ne pas arriver à mettre de mots sur mes émotions.

Puis, mon ami Réassi Ouabonzi a mis en ligne son émission "Les lectures de Gangoueus" consacrée au livre. En écoutant la présentation qu’est faite du livre par Ralphanie MwanaKongo (voir à 1mn10sec) le flot de mots s’est déclenché.
Voici l’émission et ensuite l’expression de mon coup de cœur.

Ralphanie MwanaKongo a présenté le roman sous l’angle du personnage de Céline, son enfance dans les bas-fonds et son aventure mouvementée. Je peux le comprendre de la part de l’auteure de "La boue de Saint-pierre" :-)

J’ai trouvé très intéressant le rapport entre les milieux sociaux dans cette ville Camerounaise. Un portrait social très intéressant. Et le rapport entre les gens, entre les riches et les pauvres, cette hypocrisie choisie pour avoir l’image du "couple idéal" (ça ferait plaisir à Aurore Foukissa et sa nouvelle "Posture" dans le recueil de nouvelles "Sous mes paupières, extérieur vies".

« Au catéchiste désigné on construisait une belle maison en parpaing avec un toit en tôle, ce qui était à l’époque un grand signe de réussite ; tout au moins dans mon village. Entre le rapprochement avec les prêtres blancs, la jolie maison avec son toit de tôle et le fait de maitriser le français, le catéchiste finissait par acquérir une belle notoriété dans le village. Le message était clair, accéder aux nouvelle reliions chrétiennes pouvait être source de progression sociale. Tout cela avait un prix, le catéchiste devait se détacher des pratiques ancestrales, des croyances religieuses, des remèdes traditionnels qui étaient décriés. »

L’exercice de "chorale" de ce roman est particulièrement bien trouvé. L’auteure passe d’un chapitre à l’autre par les voix des différents personnages de façon alternative et met le lecteur dans la tête de celui qui s’exprime. Ça nous aide à "voir" les points de vue de chacun : les espoirs, les combats, les concessions et c’est d’une grande richesse.

Salomé est un personnage très intéressant que j’ai rarement vu brossé dans les romans d’africain. Femme de très bonne famille, qui connait à peine les beignets dans la rue, belle à en mourir, comblée et qui va devoir affronter ses propres démons et son éducation. C’est le genre de femme que l’on verrait dans la rue et qui nous impressionnerait pas sa prestance, son port et sa beauté alors qu’elle cache tellement de failles, de faiblesses et de doutes !

« Je n’avais pas tout dit à Valérie… Comment expliquer que j’étais restée dans cette chambre pendant une heure alors que la porte n’était même pas verrouillée ? J’avais ouvert la bouche, omis d’utiliser mes dents, alors que personne ne me pointait un pistolet sur la tempe. Pourtant, je n’étais pas consentante. »

Valérie et sa pétulance m’ont séduit. Boule d’énergie et dévoreuse invétérée d’hommes, en fait les blessures de son enfance ont fait sa personnalité. Elle se croit forte, le lecteur pourrait la croire forte mais c’est une traumatisée du couple avec un œdipe non réglé qui fout le bordel dans sa tête.

« Ma vie n’est pas un roman. C’est une longue chaîne de négociation avec moi-même, de colmatage de brèches et de petites satisfactions. Ma mère, mon métier de médecin, mes amis, mes hommes, mon refus du mariage et de la maternité. J’avance comme je peux, j’essaie de ne pas trop regarder en arrière, je suis seule à connaitre le prix de mes choix et de mes désistements. Je ne suis pas un livre ouvert à tous vents, j’ai besoin de mes secrets comme des vêtements dont je me pare. Comme des chaussures à talons hauts qui me font paraître plus grande que je le suis en réalité. »

Moussa. Mon personnage. Je serai un Moussa si j’avais eu sa naissance difficile. Enfin, j’aurai aimé être un Moussa. Droit, combattant sacrificiel pour sa famille resté au village. Prêt à tout pour tout le monde et notamment pour Céline.
Là, je mets une parenthèse narcissique. J’ai été scotché en lisant ce personnage car ça fait deux ans que je suis sur un projet qui met en scène le même type d’amour-amitié totalement inconditionnel. J’avais des doutes dans l’insistance que j’avais à mettre un personnage qui tourne à l’obsession pour la protection de l’autre et Hemley Boum vient de me désinhiber. Moussa c’est l’Egide de mon futur roman. Très fort.

« Je me suis souvent demandé ce qui m’avait poussé à donner le cahier à Salomé. J’avais besoin d’aide, je ne saurais dire à quel point. Je n’arrivais plus à nous maintenir la tête hors de l’eau. Céline coulait dans sa maladie, elle se laissait dériver sans même se battre, et moi, j’étais spectateur impuissant de sa souffrance. Même le soleil accablant de Douala était complice du sort qui s’acharnait sur nous. Je lui ai remis le cahier, comme on jette une bouteille à la mer, alors même que la tempête fait rage. »

Et Céline. Ah Céline… Elle c’est la version hard-core de la Caméruineuse Sissi, personnage du roman "Les aventures de Sissi" de Reine Mbéa. Avec elle, Hemley Boum nous fait visiter les bas-fonds, la misère qui côtoie l’insolente richesse et qui survit en vendant son âme au diable Luxure. Avec elle nous sommes dans le "Famille je vous haits" qui laisse une blessure que l’on espère voir cicatriser, jusqu’au bout. La noirceur de ceux que l’on aime, ceux pour qui l’on s’est damné et qui n’attendent que notre perte pour se repaître des restes sonnants et trébuchants de nos dépouilles. Céline.

« Je ne m’étonnais plus des curés, pasteurs, marabouts et autres exorcistes que les familles traînaient dans cette salle. Si le Diable existe, il ne devait pas être ici, comment aurait-il pu survivre dans ce méli-mélo de médailles de saints, de Jésus en croix, de Vierge Marie compatissante, de bouteilles d’eau bénite, de chapelets que chacun égrenait inlassablement, de psaumes récités, chantés, à longueur de jour et même au cœur de la nuit. »

Pacôme n’a pas voix aux chapitres. Hemley Boum ne nous fait pas entendre sa voix mais il est omniprésent. Ce qui le définit ? J’emprunte les mots de T.o.n.y.a :

"Miss des miss, tu le voulais Ken, ton prince,
Pas comme Charles non… ! Plutôt Mr Brainstorm,
Charmant, beau gosse Un Omo-sapiens qui lave plus blanc que blanc
What else ?
Une Merco-benz, un smoking Smalto et l’allure de 007  ?
Histoire de l’épingler à ton Pinterest, l’extra-terrestre,
"


C’est le miroir de Moussa. Son âme damnée. Mais, c’est connue, l’amour et la passion aiment la chaleur des enfers, sinon le Drame n’aurait jamais existé.

« Pacôme et moi connaissions les vertus de la discrétion et militions pour une certaine hypocrisie dans les relations de longue durée, qu’elles soient d’amour ou d’amitié. Pacôme était un homme selon mon désir. J’ai été attiré par lui comme Narcisse par son reflet dans l’eau. Il aimait les femmes non pas avec sa raison ou son cœur, mais avec sa peau, ses os, quelque chose de beaucoup plus trivial et de ce fait moins contrôlable. Pour autant qu’il ait eu envie de le contrôler. »

Contrairement à Ralphanie, dans sa chronique vidéo (voir à 1mn10sec), je n’ai pas du tout trouvé "peu crédible" l’amitié qui naît entre Salomé et Céline car, justement, la psychologie de Salomé est très bien décrite et justifie son attachement à Céline. J’ai trouvé, au contraire, que c’était bien mené.

Ma première réserve vient de la voix de Moussa. Lui, l’homme du peuple, celui a arrêté les études au Bac (si je m’en rappelle bien) a le même ton dans son propos que ceux comme Salomé, Valérie, Pacôme ont fait des études de très haut niveau (Valérie est Chirurgienne). Non pas qu’il eut fallu lui donner un propos moins intelligent, moins aboutit, puisque la sagesse n’a que faire des études, mais un langage différent, un vocabulaire différent de ceux des autres aurait, à mon sens, donné encore plus d’épaisseur à cet homme du peuple à la fidélité de Saint-Bernard.

Ma seconde réserve c’est le dénouement, le choix ultime de Salomé qui après avoir porté aux nues l’amour tendre et non-exigeant, fait le choix du tumulte. Cela fait quatre romans écrits par des dames pour lesquels les dénouements m’ont fait dire "un homme n’aurait jamais écrit ce choix-là". Aux rencontres "Palabres autour des arts" nous avons une fois débattu sur l’impact du genre dans l’écriture. Je suis de moins en moins d’accord avec mon propos d’alors. Le genre, je le crois, n’influence pas le style qui est lié à la personnalité, mais s’agissant de l’imaginaire, les choix faits par les personnages, c’est une autre paire de manche.

Il y a également quelques longueurs et lourdeurs notamment quand l’auteure veut faire preuve de pédagogie sur la problématique du SIDA, chose qui par ailleurs reste très positive dans la narration car porteuse d’espoir – notamment l’évocation des trithérapies – plutôt que de la sinistrose habituelle quand il s’agit d’Afrique et de pandémie. Bien sûr que les difficultés liées à cette maladie et à l’état de délabrement des structures sanitaires locales sont dites et sont plus que révoltantes, mais il y a dans le récit de Hemley Boum quelque chose de positif, une lumière dans le combat.

Ce roman est mon gros coup de cœur pour ce trimestre. Peut-être parce que je m’y attendais absolument pas. Il s’inscrit dans mes dernières lectures qui brosse des réalités africaines du quotidien et que j’estime beaucoup plus efficaces que cent mille traités anthropologies sur "les us et coutumes des peuplades autochtones".
Très très beau roman. Bravo à l’auteure.



"Et si d’aimer..."

Hemley Boum

Éditions La Cheminante

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