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Jet d’encre

« Ténèbres à midi » – dans les ténébreux chemins du retour

Théo Ananissoh

dimanche 23 août 2015, par Doszen

« Il n’est que onze heures, mais le soleil brûle la peau et le cuir chevelu. Sous le cocotiers, aucun des bancs, aucun des bancs en ciment n’est libre. Je reste debout, face à l’océan agité, écumant de rage. Autour de moi vont et viennent ou se reposent toutes sortes d’êtres humains. Des vendeuses qui ont posé à même le sable des plateaux de ce qu’elles colportent, des gars en haillons, allongés sur le dos, l’allure peu sociable, des enfants qui jouent. Ce sable fin a vu s’échanger des captifs pendant des siècles. Mais ces femmes usées avant l’âge par le travail physique ne sont-elles pas des esclaves ? »

Ténèbres à midi - Théo Ananissoh (page 122)

Un coup de cœur. C’est comme ça que ça s’appelle quand on tombe sur un texte qui vous scotch, qui vous émeut, qui vous parle. Les « Ténèbres à midi » de Théo Ananissoh ont été un délice de lecture. Lu vite avec, avant même la fin, une sorte d’aigreur, celle de celui qui ne voudrait pas que ça s’arrête.

Le narrateur est un écrivain qui, à l’occasion d’un séjour chez lui, au Togo, fait la promesse à sa libraire – une occidentale du pays – d’écrire sur le Togo. Pour cela, il a besoin de matière, il a besoin de parler avec « ceux de là-bas », qui pourraient lui donner la température d’une pays qu’il a quitté depuis vingt ans et qu’il ne reconnait plus. Le narrateur rencontre alors un des conseiller du président, Eric Bamezon, ancien afro-européen, il est revenu au pays sur un coup de tête, l’esprit rempli de cette envie de venir « rendre au pays » et se mettre au service des siens. Le narrateur, que je nommerai Théo tellement l’auteur semble se fondre avec son personnage, se voit très vite embarqué dans la psyché dépressive de cet homme qui essaie de s’accrocher à son humanité dans un système qui le broie, qui le malaxe, afin qu’il s’y fonde. Et le système est terrible.

"Ma femme est en ce moment au lit avec le neveu du président." Il s’agit de la femme de Bamezon. Fille de très bonne famille, mariée à ce ponte, conseillé du président, mais qui court les lits pour quelques millions de plus, des onces de luxe supplémentaires... mais est-ce vraiment aussi simple ? Théo Annanisooh semble nous dire que la femme, cette femme, n’a pas voix au chapitre, qu’elle ne choisit pas et qu’elle plie devant la volonté de ceux qui veulent briser l’homme en blessant sa masculinité. Heureusement qu’il y a d’autres personnages féminins, fortes et totalement libres dans leur vie, qui contrebalancent cette image.

"Il a donc renoncé à un amour du temps de ses études en France, à une artiste, pour épouser la fille d’un homme du régime. Il est rentré et a voulu faire carrière..."

Théo, le narrateur, suit les pas de Bamezon à travers la vielle, mais aussi à travers son spleen, son dégoût de ce que le pays a fait de lui. Le froid pessimiste ou plutôt l’amer pragmatisme du personnage de Bamezon me fait d’ailleurs, un peu, penser au pragmatisme, beaucoup plus pessimiste par ailleurs, de l’écrivain Sami Tchak de"La couleur de l’écrivain" (édition La Cheminante), par cette évocation sans concession, sans camouflage, des obstacles auxquels se heurtent les repats.

Ça doit être pour ça que j’ai été autant pris dans cette première partie du récit. Les impressions, les désillusions de celui qui revoit son pays avec les yeux devenus adultes  ; tout ça me parle et m’attriste, à l’instar de Bamezon. Bamezon je le comprends car j’ai été, je suis, lui, à chaque fois que je retourne dans mes capitales. Kin, Brazza et Lomé, même combat.

"Il faut pouvoir empêcher l’Afrique de te détruire, reprend-il, sans cesse. Tu veux lui être utile, mais il faut l’empêcher de te casser."

La seconde partie du roman est un peu moins puissante, une vingtaine de pages - grand max - qui se trainent un peu, et une fin sous forme d’atterrissage que j’aurai voulu plus surprenante, mais rien qui ne vienne ternir l’impression que je viens de passer un super moment de lecture. Rien qui ne remette en cause le l’émotion que j’ai ressenti à lire cette narration qui m’a fait penser à une des nouvelles (« La carte du parti ») du tchadien Netonon Ndjékéry, dans « la minute mongole », mais aussi la nouvelle « Les malades précieux » du congolais Obambé Gakosso.Tous ces auteurs brossent, avec talents, des réalités de la désillusion, de ceux qui, de loin, rêvaient de changer un système que, au final, ils prennent dans la tronche. Chacun à sa manière.

Très, très grand livre de Théo Annanissoh, une très belle émotion de lecture.


« Ténèbres à midi »

Théo Ananissoh

Gallimard – Continent noir

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