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Jet d’encre

« Tristesse et beauté » - La lente arrivée du drame

Yasunari Kawabata

mercredi 8 octobre 2014, par Doszen

Il y a des lectures qui vous laissent perplexe. Des lectures qui chamboulent votre perception de vos propres sentiments. Voilà plusieurs jours que je suis sorti de la lecture de ce "Tristesse et beauté", ma deuxième lecture de Yasunari Kawabata, et je pourrais faire un copier/coller de mon ressenti sur "Les belles endormies"( http://www.loumeto.com/spip.php?art...).

Ici, l’auteur japonais nous conte l’histoire de Oki, plus que quinquagénaire devenu riche et célèbre après la publication d’un roman autobiographique qui parlait d’un amour aussi furtif que violemment passionnel. Il avait 30 ans, elle 17. Il était marié. Elle est tombée enceinte. Vingt ans plus tard, Oki va retrouver Otoko à Kyoto où elle est devenue une peintre célèbre. Il veut écouter les cloches du nouvel an avec elle. Il y a dans son esprit un désir inconscient de "revenez-y" qui ne trouvera jamais son assouvissement.

L’obstacle s’appelle Keiko. Une jeune fille décrite par l’auteur comme étant magnifique et peignant des tableaux d’où émerge une grande tristesse. Keiko est d’une dévotion totale à sa maitresse. Une dévotion clinique. Et c’est du choc de ses deux amour-passions que va émerger un drame que l’on ne voit pas venir tout au long de la lecture.

« Le parfum que respirait Oki était celui qui se dégageait naturellement de la peau d’une femme qu’étreignait son amant. Toutes les femmes exhalaient ce parfum, et même les toutes jeunes filles. Il avait non seulement un effet stimulant sur un homme, mais encore le rassurait et le comblait. Ne trahissait-il pas en quelque sorte le désir de la femme ?
Sans lui livrer ouvertement le fond de sa pensée, Oki avait néanmoins posé sa tête sur la poitrine de Keiko pour lui faire comprendre qu’il aimait l’odeur qui se dégageait de son corps. Il avait doucement fermé les yeux et était resté là, enveloppé dans le parfum de la jeune fille »

Je l’ai dit, cette lecture m’a laissé un sentiment que je n’arrive à décrire. L’histoire, sans aucun doute, m’a marqué. Je m’en rappelle encore, plusieurs semaines après, les moindres nuances dramatiques, l’atmosphère de calme et de de beauté qui est soutenu par des digressions – parfois un peu lourde pour le néophyte que je suis – sur la peinture ou l’art japonais en général. L’histoire, sans aucun doute est aussi particulière que celle narrée dans "Les belles endormies", sans cependant le côté un peu glauque que j’avais ressenti dans l’autre roman.

De plus, au-delà du trio Oki-Otoko-Keiko, il y a la vie – aussi tragique – de la femme de Oki ; celle qui a dû vivre dans une aisance financière qu’elle devait à l’infidélité de son mari et dans la certitude qu’une autre était l’ultime amour de celui qui partage sa vie. Il y a le fils de Oki, étudiant dans les meilleures institutions par la grâce d’un livre symbole de la vie bafouée de sa mère.

« Un jour qu’elle écrivait une lettre, Otoko ouvrit le dictionnaire et son regard tomba sur le caractère chinois signifiant « penser ». Tandis qu’elle lisait des yeux les autres sens de ce caractère, qui peut vouloir dire également « penser beaucoup à quelqu’un », « ne pouvoir oublier » ou encore « être triste », son cœur se serra. Il ne lui était même plus possible de consulter un dictionnaire ; là encore, elle retrouvait Oki. D’innombrables mots la faisaient penser à lui. Pour Otoko, rattacher tout ce qu’elle voyait et tout ce qu’elle entendait à Oki n’était rien de moins que vivre. Si elle avait encore quelque conscience de son corps, c’était bien parce que Oki l’avait étreint et l’avait aimé »

Chacun de ses personnages sont décrits avec une profondeur et, en même temps, une pudeur énorme. Il n’est ici pas question d’intrigue, pas question de suspens car l’histoire, on l’a connait dès le début, il ne s’agit pas ici de découvrir quoi que ce soit, ni de faire des effets de manches, des clifhanger chers aux anglo-saxons. Non, ici il s’agit juste de la narration de vies impactées, brisées (?) par l’intrusion de la passion sur deux générations. Mais attention, ne lâchez surtout pas – de toute façon vous ne le pourrez pas – la lecture car la fin de ce "Tristesse est beauté" est … épique !

Après tout cela vous me direz "donc tu as adoré !?".
Ben, je ne sais pas.

Je pense que c’est un grand livre. Que l’auteur à une plume incroyablement apaisante et belle. Mais les digressions sur l’art nippon et autres considérations artistiques m’ont beaucoup gêné car je n’ai pas réussi à être touché. D’autant que les références m’étaient totalement étrangères et que l’art abstrait et moi, ça fait trois et demi.

Cependant, si un grand livre se juge par sa capacité à marquer le lecteur, je dirai que oui, la lecture m’a marqué et l’univers de Yasunari Kawabata me ramène à ma réflexion sur "Les belles endormies" : "Magnifique" serait exagéré tout en étant presque vrai. Et, une fois encore, l’auteur m’a emmené vers un nouvel horizon littéraire et, rien que pour les nouveaux paysages littéraires, le voyage vaut la peine d’être fait.


Tristesse et beauté

Yasunari Kawabata

Albin Michel, 1996


Voir en ligne : « Tristesse et beauté » de Yasunari Kawabata, la lente arrivée du drame

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